10/12/2025
Dans l’assurance, l’économie circulaire se joue très concrètement au moment du sinistre. Quand un véhicule ou un logement est endommagé, l’assureur arbitre entre réparation, remplacement et solutions de réemploi, avec des effets directs sur la consommation de ressources et sur le coût final. Derrière ces arbitrages, c’est un enjeu plus global pour le secteur : passer d’initiatives encore inégales à une approche structurée, capable de faire converger filières de réparation, disponibilité de pièces, exigences de traçabilité et acceptabilité. Le tout en poursuivant le travail de prévention en amont, dans une logique de transition et d’action.
Ces cinquante dernières années, la consommation des ressources naturelles et des matières premières par l’homme a été multipliée par dix1. Dans un monde aux ressources finies, l’économie circulaire cherche à diminuer le poids des activités humaines sur la planète pour moins peser sur les écosystèmes naturels et limiter le gaspillage ainsi que la production de déchets. Comme l’ensemble des acteurs de l’économie, les assureurs ont aussi leur rôle à jouer pour adopter des pratiques vertueuses, et se sont montrés très proactifs ces dernières années, en particulier sur le marché de l’assurance auto. À ce titre, l’intégration progressive des principes de l’économie circulaire devient un véritable levier pour le secteur en France et, plus largement, dans l’espace européen.
L’Ademe définit l’économie circulaire à travers sept piliers, dont un se révèle particulièrement matériel pour le secteur de l’assurance : l’allongement de la durée d’usage des biens, qui recouvre la réparation, le réemploi et la réutilisation2. Si la réparation parle à tout le monde, ces deux dernières notions gagnent à être définies : le réemploi consiste à donner une seconde vie à un produit sans le transformer, tandis que la réutilisation implique de récupérer des pièces ou matériaux pour les intégrer dans un nouveau cycle de production. Ces trois leviers sont déjà intégrés dans l’assurance auto, où les assureurs plaident prioriser la réparation quand elle est possible, puis pour un recours plus large aux pièces de réemploi lors des réparations après sinistre, à la fois pour réduire l’impact environnemental et pour mieux maîtriser le coût de la réparation. Cette approche s’inscrit pleinement dans une stratégie d’économie circulaire qui vise à préserver les ressources et limiter les déchets.
Les pièces issues de l’économie circulaire, ou PIEC, se frayent progressivement un chemin dans le paysage de la réparation automobile. En 2022, France Assureurs déplorait que seulement 3 % des pièces remplacées dans le cadre de sinistres auto couverts par les assureurs étaient des pièces recyclées3. Trois ans plus tard, une étude d’Opinionway et du distributeur de pièces Valused avance le chiffre de 5,9 % des réparations concernées4 , soit un doublement des parts de marché. Cette dynamique illustre la montée en puissance du recyclage et du réemploi dans les produits et composants utilisés après les sinistres.
La perception des différents acteurs a elle aussi évolué : selon la même étude, 91 % des automobilistes français sont favorables aux PIEC, principalement pour une question de coût. Les réparateurs sont aussi de plus en plus enclins à proposer ces pièces. Selon le baromètre réalisé en 2025 par l’organisation des professions de la distribution et des services automobiles Mobilians, 87 % d’entre eux sont favorables à la pose de PIEC, soit 33 points de plus qu’il y a 2 ans5.
Un basculement confirmé par l’association Sécurité et Réparation automobiles (SRA), qui regroupe les sociétés et mutuelles d’assurance automobile : elle indique qu’en 2025, 20,9 % des dossiers traités avaient recours à au moins une PIEC6. Un chiffre qui montre à la fois la volonté des réparateurs de proposer ces pièces lorsque c’est possible, mais aussi celle des clients à les accepter. Dans ce modèle, la place accordée au réemploi dépend directement de la disponibilité des pièces et de leur qualité.
Pour l’ensemble des acteurs impliqués, la réparation et le recours à des pièces recyclées plutôt que neuves a en effet des avantages à la fois écologiques et économiques. Pour les automobilistes, les pièces coûtent moins cher et la durée de vie de leur véhicule est allongée. Pour les assureurs, le recours aux pièces de réemploi peut contribuer à mieux maîtriser le coût des réparations et à réduire l’empreinte environnementale des sinistres, à condition que la filière garantisse la qualité, la traçabilité et des délais d’approvisionnement compatibles avec les exigences d’indemnisation. Pour les réparateurs, ces pièces peuvent aussi soutenir l’activité, en valorisant des composants encore fonctionnels plutôt que de les remplacer systématiquement. Pour chaque entreprise du secteur, l’enjeu est aussi de structurer les filières de collecte, de tri et de recyclage pour sécuriser l’accès aux pièces et ancrer une démarche de développement durable.
Le modèle appliqué à l’automobile est cependant difficile à répliquer pour l’habitation, qui recouvre des enjeux différents. La problématique principale tient au fait que lorsqu’une maison fait face à un sinistre important, réparer peut coûter plus cher si l’on emploie des matériaux plus résistants ou résilients, qui aideront à prévenir ou empêcher de futurs sinistres. Cette pratique, c’est le concept de « build back better », littéralement « mieux reconstruire », qui repose sur l’idée que pour empêcher qu’un sinistre ne se reproduise, il faut non pas réparer à l’identique mais utiliser de meilleurs matériaux ou techniques.
Pour les assureurs, cette situation est un casse-tête. D’une part, ils sont parfaitement conscients de la nécessité de prendre en compte les enjeux climatiques, qui incluent l’intensification et l’accélération du rythme des épisodes climatiques de type inondations, tempêtes, sécheresses, etc. D’autre part, ils cherchent à maintenir un équilibre économique dans l’indemnisation en cas de sinistre, qui demande de justifier l’emploi de matériaux plus chers. Actuellement, le marché n’est pas structuré pour favoriser ces pratiques, en particulier du côté des filières matériaux. Le cadre réglementaire, notamment en France, continue d’évoluer et la loi (dont la loi AGEC sur l’économie circulaire) participe à orienter les pratiques vers la réduction des déchets et une meilleure gestion des ressources.
Les matériaux biosourcés, par exemple, permettent de réduire les impacts environnementaux des bâtiments, mais leur caractère innovant rend difficile l’assurance des projets qui y ont recours. Le bois, le chanvre, la paille, la ouate de cellulose, le liège, le lin, le chaume… Les matériaux biosourcés étant des produits encore récents pour le bâtiment, « ils ne font pas tous l’objet d’une validation technique et d’un retour d’expérience permettant de les employer comme techniques courantes », rappelle ainsi la Fédération du bâtiment7. L’absence d’une filière nationale peut aussi rendre plus difficile la définition de politiques globales par les assureurs. Certains matériaux biosourcés sont toutefois déjà utilisés sans difficulté d’assurabilité, comme les peintures biosourcées.
Les assureurs disposent également d’options alternatives, comme la possibilité non pas de financer directement ces pratiques écologiques nouvelles, mais de mettre en place des mesures incitatives dans les contrats, par exemple des remises sur la prime d’assurance si certains éléments préventifs ont été mis en place dans la maison.
Entre pièces de réemploi, réparation et sobriété des services associés aux sinistres, l’assurance dispose donc de leviers concrets pour ancrer l’économie circulaire dans l’indemnisation, à condition de structurer des filières fiables et d’embarquer l’ensemble des acteurs, des assurés aux réparateurs. A ce titre, la publication de rapports sectoriels contribue à documenter les pratiques, les résultats et les trajectoires de transition. L’économie circulaire apparaît ainsi non pas comme une contrainte, sinon comme un cadre stratégique de transformation durable du secteur.